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	<title>Revue Que Faire ?</title>
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	<description>Site web de la revue &#171;&#160;Que Faire&#160;?&#160;&#187;. Revue marxiste &#233;labor&#233;e par des militant-e-s du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et visant &#224; &#234;tre un outil pour contribuer &#224; &#233;laborer une strat&#233;gie r&#233;volutionnaire et &#224; unir des militant-e-s du NPA autour de cette &#233;laboration.</description>
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		<title>Revue Que Faire&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?</title>
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		<title>Entre d&#233;mocratie sauvage et barbarie marchande</title>
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		<dc:date>2009-10-14T20:56:07Z</dc:date>
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		<dc:creator>Isabelle Garo</dc:creator>


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&lt;p&gt;Ce Temps pr&#233;sent est, &#224; bien des &#233;gards, d'une autre &#233;poque&#160;: celle o&#249; une partie de la gauche s'effor&#231;ait laborieusement de s'arracher &#224; l'attraction du marxisme et &#224; la perspective d'un d&#233;passement du capitalisme. Pourtant, et pr&#233;cis&#233;ment parce que la tentative a r&#233;ussi au-del&#224; des espoirs les plus fous d'alors, il est int&#233;ressant de suivre le parcours de Claude Lefort, qui fut l'un des th&#233;oriciens les plus en vue de la pens&#233;e politique fran&#231;aise, &#224; travers ce fort volume de plus de 1 000 pages qui rassemble (...)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.quefaire.lautre.net/l-Etat" rel="tag"&gt;&#201;tat&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce Temps pr&#233;sent est, &#224; bien des &#233;gards, d'une autre &#233;poque&#160;: celle o&#249; une partie de la gauche s'effor&#231;ait laborieusement de s'arracher &#224; l'attraction du marxisme et &#224; la perspective d'un d&#233;passement du capitalisme. Pourtant, et pr&#233;cis&#233;ment parce que la tentative a r&#233;ussi au-del&#224; des espoirs les plus fous d'alors, il est int&#233;ressant de suivre le parcours de Claude Lefort, qui fut l'un des th&#233;oriciens les plus en vue de la pens&#233;e politique fran&#231;aise, &#224; travers ce fort volume de plus de 1 000 pages qui rassemble des articles publi&#233;s au cours des soixante derni&#232;res ann&#233;es. D'entr&#233;e de jeu, le caract&#232;re r&#233;capitulatif de l'ouvrage semble inviter &#224; la reconstitution d'une trajectoire th&#233;orique dans le si&#232;cle, dont la courbure rendue ainsi visible est le r&#233;sultat sans doute le plus pr&#233;cieux de cette entreprise &#233;ditoriale.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Avant-Propos&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le reflux de la vague des ann&#233;es 60-70 a &#233;t&#233; accompagn&#233;e d'une contre-offensive id&#233;ologique contre le marxisme et plus largement toute id&#233;e d'&#233;mancipation collective, dont les repr&#233;sentants les plus connus actuellement sont Bernard-Henry L&#233;vy, Andr&#233; Glucksmann et Luc Ferry.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette contre-offensive a impr&#233;gn&#233; la gauche et, plus largement, toute la culture dominante. Malgr&#233; le retour de la critique sociale elle continue d'avoir des cons&#233;quences sur la pens&#233;e de gauche et donc la politique de celle-ci. En identifier les racines et les critiquer est une t&#226;che importante pour reconstruire aujourd'hui.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Par ailleurs cette contre-offensive a &#233;t&#233; facilit&#233;e par les faiblesses des diff&#233;rentes versions du &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;marxisme&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (ou s'en revendiquant) qui ont domin&#233; la p&#233;riode pr&#233;c&#233;dente (m&#233;canisme stalinien, humanisme de Sartre, anti-humanisme d'Althusser...). Comprendre ces faiblesses c'est aussi se donner les moyens de contribuer &#224; r&#233;&#233;laborer un marxisme capable de r&#233;pondre aux enjeux du &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;XXI&lt;/span&gt;&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cet article d'Isabelle Garo, paru originellement dans La Revue Internationale des Livres et des Id&#233;es, est une premi&#232;re contribution pour un travail que nous voulons poursuivre dans les prochains num&#233;ros de la revue.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce &lt;i&gt;Temps pr&#233;sent&lt;/i&gt; est, &#224; bien des &#233;gards, d'une autre &#233;poque&#160;: celle o&#249; une partie de la gauche s'effor&#231;ait laborieusement de s'arracher &#224; l'attraction du marxisme et &#224; la perspective d'un d&#233;passement du capitalisme. Pourtant, et pr&#233;cis&#233;ment parce que la tentative a r&#233;ussi au-del&#224; des espoirs les plus fous d'alors, il est int&#233;ressant de suivre le parcours de Claude Lefort, qui fut l'un des th&#233;oriciens les plus en vue de la pens&#233;e politique fran&#231;aise, &#224; travers ce fort volume de plus de 1 000 pages qui rassemble des articles publi&#233;s au cours des soixante derni&#232;res ann&#233;es. D'entr&#233;e de jeu, le caract&#232;re r&#233;capitulatif de l'ouvrage semble inviter &#224; la reconstitution d'une trajectoire th&#233;orique dans le si&#232;cle, dont la courbure rendue ainsi visible est le r&#233;sultat sans doute le plus pr&#233;cieux de cette entreprise &#233;ditoriale.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Se confrontant au feu de l'&#233;v&#233;nement tout au long de la p&#233;riode concern&#233;e, Claude Lefort se donne certes pour t&#226;che d'en suivre le surgissement, de la r&#233;volution hongroise au gaullisme finissant, de la crise polonaise &#224; la chute du Mur, dans des textes d'intervention &#233;crits sur le vif et dont certains furent publi&#233;s dans des quotidiens de grande diffusion, principalement &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt;, d'autres dans des revues, &lt;i&gt;Les Temps Modernes&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Esprit&lt;/i&gt; en particulier, ou bien encore sont des transcriptions de conf&#233;rences donn&#233;es &#224; l'&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;EHESS&lt;/span&gt; et dans divers colloques. Mais ces interventions et leur lieu initial de publication r&#233;v&#232;lent surtout, &#224; la fois, la notori&#233;t&#233; pr&#233;coce qui fut, d&#232;s la fin des ann&#233;es 1950, celle d'un intellectuel engag&#233;, et la coh&#233;rence d'un projet th&#233;orique qui se donna pour but de forger la d&#233;finition conjointe de la d&#233;mocratie et du totalitarisme et de la substituer &#224; toute autre lecture politique, tout sp&#233;cialement &#224; la critique du capitalisme et &#224; la perspective socialiste ou communiste de son d&#233;passement. En sorte que l'engagement de Claude Lefort se donne ici &#224; lire comme participation constante et efficace au retournement de conjoncture id&#233;ologique et politique qui caract&#233;risa tout le demi-si&#232;cle, dont l'offensive anticommuniste de la Guerre Froide fut le point de d&#233;part et dont l'effondrement du r&#233;gime sovi&#233;tique semble devoir clore, ou du moins d&#233;vier sensiblement, la trajectoire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est pourquoi l'&#233;v&#233;nement se fait ici ponctuation d'un propos th&#233;orique, dont la vigueur premi&#232;re, faiblissant par la suite, provient de la capacit&#233; &#224; offrir une nouvelle grille de lecture tout en ajustant sans cesse celle-ci aux circonstances de la conjoncture. Du moins &#224; certaines de ses circonstances. Car on ne peut qu'&#234;tre frapp&#233; par la s&#233;lection drastique des dits &#233;v&#233;nements que l'ouvrage r&#233;v&#232;le&#160;: si le demi-si&#232;cle de Lefort est celui de l'&#233;chec du socialisme de l'Est, de ses raidissements autoritaires et de son coma bureaucratique, il rel&#232;gue dans l'ombre l'ensemble des mutations sociales et culturelles de la p&#233;riode, la crise &#233;conomique du d&#233;but des ann&#233;es 1970, la reconqu&#234;te lib&#233;rale qui s'amor&#231;a dans sa foul&#233;e, les transformations des rapports de forces mondiaux, la politique &#233;trang&#232;re am&#233;ricaine, ainsi que toute l'histoire contemporaine de l'Asie, de l'Afrique et de l'Am&#233;rique latine (&#233;voqu&#233;e seulement pour affirmer le caract&#232;re non totalitaire des dictatures qui y s&#233;virent). S'il est donc impossible de lire ce livre comme une chronique exhaustive du demi-si&#232;cle, il est v&#233;ritablement passionnant de voir mieux se dessiner, au travers de cette compilation, la port&#233;e strat&#233;gique, voire tactique, de la d&#233;marche de son auteur, comme si, par cette publication, il s'attachait &#224; en refermer lui-m&#234;me la courbe autour de son foyer politico-th&#233;orique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On peut donc affirmer que, sous la th&#233;matique de l'&#233;v&#233;nement et la plaidoirie pour le respect des faits contre toute lecture doctrinale, c'est bien une red&#233;finition de la politique qui s'op&#232;re, au point que le v&#233;ritable &#233;v&#233;nement est &#224; la fois le plus hexagonal et le moins &#233;nonc&#233; par ce livre&#160;: l'h&#233;g&#233;monie conquise de haute lutte en France, &#224; partir du milieu des ann&#233;es 1970, de la lecture antitotalitaire. Mais c'est aussi le m&#233;rite du travail de Claude Lefort, loin des mouvances les plus tapageuses et salonni&#232;res de l'antitotalitarisme que de le donner &#224; comprendre, &#224; l'heure m&#234;me o&#249; cette h&#233;g&#233;monie perdure mais s'&#233;puise, et peine &#224; traiter du temps pr&#233;sent comme le prouvent les textes plus pesants et embarrass&#233;s qui ferment ce volume. C'est justement pourquoi il faut revenir &#224; son commencement pour saisir la coh&#233;rence d'une pens&#233;e toujours soucieuse de se d&#233;marquer, mais consciente au plus haut point de ses enjeux politiques imm&#233;diats.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le volume s'ouvre sur un article de 1945, &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;l'analyse marxiste et le fascisme&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187;, publi&#233; dans les &lt;i&gt;Temps Modernes&lt;/i&gt;, compte rendu du livre de Daniel Gu&#233;rin,&lt;i&gt; Fascisme et grand capital&lt;/i&gt;, sollicit&#233; par celui qui fut le ma&#238;tre de Lefort, Maurice Merleau-Ponty. Alors qu'il n'est &#226;g&#233; que de vingt-et-un ans, Claude Lefort est d&#233;j&#224; engag&#233; dans un parcours &#224; la fois th&#233;orique et militant, comme le rappelle le pr&#233;cieux entretien avec &lt;i&gt;L'Anti-Mythes&lt;/i&gt; publi&#233; quelques pages plus loin. Ayant, d&#232;s 1943, rejoint un groupe Trotskyste clandestin, Claude Lefort s'&#233;loigne d'embl&#233;e d'une analyse qu'il juge relever d'une &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;sacralisation du marxisme-l&#233;ninisme&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 226) et sera imm&#233;diatement convaincu par l'analyse de l'&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;URSS&lt;/span&gt; propos&#233;e par Cornelius Castoriadis, alors tout juste arriv&#233; en France. Participant avec lui &#224; la cr&#233;ation de Socialisme ou Barbarie, Lefort s'oriente tr&#232;s t&#244;t vers un travail d'analyse de la bureaucratie sovi&#233;tique, qui rompt avec l'analyse de Trotsky et affirme la naissance d'une nouvelle soci&#233;t&#233; de classe. Le militantisme de Socialisme ou Barbarie prend tout de suite la forme de confrontations pol&#233;miques virulentes, engag&#233;es avec les autres courants de la gauche et de l'extr&#234;me gauche, le faible enracinement social du groupe &#233;tant contrebalanc&#233; par l'ambition th&#233;orique de ses fondateurs. C'est en 1958, au moment o&#249; Castoriadis envisage la construction d'une v&#233;ritable organisation politique, que Lefort rompt avec le groupe&#160;: &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;Il y a eu une contradiction permanente entre le caract&#232;re de la revue, qui &#233;tait largement une revue th&#233;orique, il faut bien le dire, et la pr&#233;tention &#224; une propagande, &#224; une action en milieu ouvrier&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 234). Le projet de Lefort devient alors clair &#224; ses propres yeux&#160;: &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;C'&#233;taient les principes fondamentaux de l'action r&#233;volutionnaire, auxquels j'adh&#233;rais depuis quinze ans, que je voulais mettre en question. Et d'abord l'image m&#234;me de la R&#233;volution&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 236).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#192; partir de ce moment inaugural d'engagement et de rupture, Claude Lefort entame un parcours th&#233;orico-politique qui ne cessera de reprendre et de prolonger cette double dimension, faisant de la th&#233;orie le lieu d'un repli (hors du champ militant traditionnel) mais tout aussit&#244;t l'occasion d'un red&#233;ploiement (sur le terrain de l'intervention id&#233;ologique)&#160;: c'est par le moyen de la critique poursuivie de la bureaucratie et par son apport &#224; la th&#233;matisation &#8211; d&#233;j&#224; multiple et complexe &#8211; du totalitarisme que Lefort jouera finalement un r&#244;le politique majeur et il appara&#238;t clairement, &#224; la lecture de ce recueil, que le projet en est tr&#232;s t&#244;t con&#231;u, d&#232;s 1956 (p. 350), bien avant que sa m&#233;diatisation n'en alimente &lt;i&gt;ad nauseam&lt;/i&gt; le discours prolif&#233;rant. &#192; partir de cette date, ses travaux t&#233;moignent de la recherche d'une voie non communiste, mais s'effor&#231;ant de demeurer critique &#224; l'&#233;gard d'un capitalisme dont la &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;dynamique sauvage&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 798) est pr&#233;sent&#233;e comme redoutable, tentant d'&#233;clairer la p&#233;riode de l'apr&#232;s-guerre autrement qu'&#224; la lumi&#232;re de la perspective r&#233;volutionnaire. Au lendemain de la Lib&#233;ration, l'irruption de la Guerre Froide et le d&#233;senchantement croissant &#224; l'&#233;gard de l'&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;URSS&lt;/span&gt;, le raidissement du &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;PCF&lt;/span&gt; et son incapacit&#233; &#224; adapter sa ligne strat&#233;gique &#224; la nouvelle donne, cl&#244;turent la p&#233;riode ant&#233;rieure et rendent alors possible une critique du marxisme et du communisme jusque-l&#224; difficilement envisageables &#224; gauche. Mais, &#224; relire aujourd'hui les premiers articles de Claude Lefort, on mesure &#224; quel point le contexte interdit encore d'engager une critique trop frontale et contraint tous ceux qui veulent se d&#233;marquer de la gauche communiste &#224; d&#233;velopper essentiellement une critique de la bureaucratie sovi&#233;tique, reconduisant par ailleurs une analyse en termes de luttes de classes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le premier pas de c&#244;t&#233; d&#233;cisif, qui consomme la rupture avec toute gauche contestataire, survient en 1967, &#224; l'occasion de l'article paru dans &lt;i&gt;Combat&lt;/i&gt;, qui riposte au manifeste d'intellectuels de gauche protestant contre les annexions de territoires par Isra&#235;l &#224; l'issue de la guerre des Six Jours. Lefort attaque alors comme relevant du &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;Grand Savoir d'intellectuels de gauche, rejeton d'un marxisme d&#233;funt&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 201) les th&#232;ses de ceux qui d&#233;noncent l'op&#233;ration isra&#233;lienne et r&#233;clament le retour aux fronti&#232;res ant&#233;rieures, revendication absurde face &#224; la r&#233;alit&#233; d'un rapport de force que le marxisme n'a aucunement, dit-il, les moyens de d&#233;savouer&#160;: &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;qu'un &#201;tat tire avantage de sa victoire, alors qu'il a &#233;t&#233; provoqu&#233; &#224; se servir de ses armes, il ne devrait pas y avoir l&#224; mati&#232;re &#224; indignation&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 199). Dans le contexte fran&#231;ais du moment, tr&#232;s tendu et de large soutien &#224; l'offensive isra&#233;lienne, on assiste ainsi &#224; une premi&#232;re red&#233;finition des clivages politiques ant&#233;rieurs qui permet &#224; une gauche non communiste de se rapprocher ostensiblement d'une partie de la droite, ravie de pouvoir faire oublier par son soutien tonitruant &#224; la politique isra&#233;lienne son pass&#233; collaborationniste. S'esquisse alors une reconfiguration politique et id&#233;ologique globale, qui ouvre d&#233;sormais la voie &#224; une critique frontale du marxisme politique, cette critique &#233;tant &#224; son tour l'une des conditions de cette transformation. Dans ce contexte de mutation, les th&#232;ses antitotalitaires doivent leur efficacit&#233; &#224; une double caract&#233;ristique&#160;: d'une part, leur volont&#233; de d&#233;crire et de d&#233;noncer le blocage de soci&#233;t&#233;s socialistes qui ont perdu leur vertu de mod&#232;le alternatif en le ramenant au p&#233;ch&#233; originel de tout projet de d&#233;passement du capitalisme&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; d'autre part, leur capacit&#233; &#224; se construire en r&#233;cit alternatif simple et cr&#233;dible, pr&#233;sentant &#224; l'occasion une version savante plus raffin&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour comprendre le succ&#232;s rapide d'une telle &#233;laboration, il faut rappeler que les pays de l'Est s'enfoncent alors dans la stagnation et pr&#233;sentent le visage de la r&#233;pression, en particulier &#224; Berlin, en Hongrie, en Tch&#233;coslovaquie et en Pologne, &#224; quoi s'ajoutera en France l'impact de la publication en 1974 de &lt;i&gt;L'Archipel du Goulag&lt;/i&gt; de Soljenitsyne, (auquel Claude Lefort consacrera un livre entier) qui permettra de propager une lecture unilat&#233;rale de la situation politique mondiale. Dans un ouvrage majeur, Michael S. Christofferson a &#233;tudi&#233; cette op&#233;ration id&#233;ologique fran&#231;aise, qui rencontrera apr&#232;s 68 le terreau de son succ&#232;s, la contre-offensive lib&#233;rale et l'invention m&#233;diatique des &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;nouveaux philosophes&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; permettant au milieu des ann&#233;es 1970 sa diffusion &#233;largie, alors que l'Union de la gauche ravive le d&#233;bat autour de la perspective d'un changement de soci&#233;t&#233;. &#192; cet &#233;gard, Lefort ne se fait pas faute de d&#233;noncer dans le &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;PCF&lt;/span&gt; un parti totalitaire &#224; chaque fois que l'occasion s'en pr&#233;sente, engageant le &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;PS&lt;/span&gt; &#224; faire cesser cette alliance &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;contre nature&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 446).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Toutefois, si l'anticommunisme des textes pr&#233;sent&#233;s ici est sans r&#233;serve et &#224; l'&#233;vidence l'un des motifs de leur r&#233;daction, l'int&#233;r&#234;t de Claude Lefort pour Marx demeure central et, refusant tout rapprochement entre Marx et le goulag, il n'a pas de mots assez durs pour les &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;gnomes&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; qui &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;cherchent &#224; s'avancer sur le devant de la sc&#232;ne en chassant le fant&#244;me de Marx&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 314), rejetant m&#234;me la &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;simplification outranci&#232;re de la pens&#233;e de Marx&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 600) qu'op&#232;re selon lui Hannah Arendt. Lefort d&#233;nonce le marxisme dans son ensemble et par-dessus tout ses vis&#233;es politiques, mais, en m&#234;me temps, appelle de ses v&#339;ux une lecture de l'&#339;uvre marxienne faisant droit &#224; &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;l'ind&#233;termination qui accompagne le mouvement de l'&#233;criture&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 280), contre un structuralisme qui la nie et contre une tendance g&#233;n&#233;rale de la philosophie fran&#231;aise, marqu&#233;e au sceau de l'&#233;pist&#233;mologie contemporaine, &#224; clore la th&#233;orie sur elle-m&#234;me, tendance contre laquelle, d&#232;s 1976, il se livre &#224; une charge vive qui fait de lui l'un des rares penseurs, il faut le souligner, qui s'efforce alors de maintenir li&#233;s effort th&#233;orique, attention &#224; l'actualit&#233; et engagement politique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il est frappant de constater, en lisant les articles du milieu des ann&#233;es 1970, que l'ind&#233;termination, concept central de sa pens&#233;e, d'abord port&#233;e au cr&#233;dit d'une histoire ni pr&#233;visible ni ma&#238;trisable (d&#232;s la fin de la guerre), est utilis&#233;e dans un second temps pour caract&#233;riser l'&#339;uvre de Marx elle-m&#234;me, avant d'&#234;tre inscrite au c&#339;ur m&#234;me du processus d&#233;mocratique tel que le d&#233;finit Claude Lefort, d&#233;signant la permanence ce &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;lieu vide&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; qu'est le lieu du pouvoir. Il peut alors d&#233;finir la soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique comme soci&#233;t&#233; &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt; en qu&#234;te continu&#233;e de son propre fondement&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 465), mettant les hommes et les institutions &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;&#224; l'&#233;preuve d'une ind&#233;termination radicale&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 466). C'est pr&#233;cis&#233;ment cette ind&#233;termination, et la difficult&#233; qu'il y aurait &#224; l'endurer, qui font na&#238;tre en retour le fantasme de l'unit&#233; et enracinent dans la d&#233;mocratie elle-m&#234;me la tentation et la menace totalitaire. Lefort peut alors pr&#233;senter tout projet de r&#233;gulation &#233;conomique et sociale comme une &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;fiction rationaliste&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 241), &#233;minemment dangereuse, nourrissant la vision totalitaire d'une fusion entre &#201;tat et soci&#233;t&#233; civile, qui autorise selon lui le rapprochement du communisme et du fascisme sous l'&#233;tiquette totalitaire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette &#233;laboration th&#233;orique est ici &#224; plusieurs reprises rappel&#233;e, mais, compte tenu de la nature des textes ici pr&#233;sent&#233;s, elle se trouve avant tout directement confront&#233;e aux &#233;v&#233;nements qu'elle est cens&#233;e &#233;clairer. Si sa pr&#233;sentation la plus th&#233;orique pr&#233;sente une dimension philosophique pr&#233;pond&#233;rante, qui &#233;taye le discours savant et technique de la &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;transcendance interne du social&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 468) sur quelques consid&#233;rations historiques bross&#233;es &#224; grands traits, ses usages conjoncturels se font plus tortueux, voire embarrass&#233;s, s'effor&#231;ant d'&#233;chapper &#224; une caract&#233;risation politique trop directe que pourtant ils assument. Ainsi, si Lefort accorde que le capitalisme sans frein peut engendrer de &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;nouvelles formes d'autoritarisme&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 781), il affirme aussit&#244;t le lien essentiel qui apparie la d&#233;mocratie au capitalisme, comptant la &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;libert&#233; d'entreprise&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; au nombre des &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;libert&#233;s fondamentales&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 566). C'est sans doute concernant l'Am&#233;rique latine &#224; l'&#233;poque de la fin des dictatures que le dilemme devient le plus patent&#160;: Claude Lefort conc&#232;de qu'une transition d&#233;mocratique ne peut se passer d'un &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;programme clair de limitation des effets de la pauvret&#233;&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 623), mais il fait pr&#233;c&#233;der cette remarque de l'affirmation r&#233;it&#233;r&#233;e de la parent&#233; fondatrice de la d&#233;mocratie et du capitalisme, et pr&#233;cise&#160;: &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt; nous devons avoir le courage d'expliquer que la d&#233;mocratie ne saurait r&#233;soudre les probl&#232;mes qui naissent des d&#233;sordres du march&#233; mondial&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 623). Il est vrai que le continent sud-am&#233;ricain pose depuis longtemps probl&#232;me &#224; une pens&#233;e antitotalitaire qui se r&#233;clame de la gauche et qui y rencontre, d&#232;s les ann&#233;es 1970, son brutal principe de r&#233;alit&#233; politique&#160;: si les dictatures du Chili, de l'Argentine, de l'Uruguay et du Br&#233;sil ne sont gu&#232;re d&#233;fendables comme telles, Claude Lefort fait cependant valoir &#224; leur d&#233;charge que, d'une part, elles ne pr&#233;sentent aucune force de s&#233;duction et sont donc d'un danger moindre que le socialisme, et que, d'autre part, beaucoup de leurs opposants &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;r&#234;vent de l'&#233;tablissement d'un &#201;tat totalitaire&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 441). Oubliant que le Chili de Pinochet fut le terrain d'exp&#233;rimentation des conceptions n&#233;olib&#233;rales de Milton Friedman, Lefort se risque &#224; assurer que &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;nous ne pouvons concevoir &#224; pr&#233;sent une d&#233;mocratie qui ne soit pas lib&#233;rale, ni la formation d'un r&#233;gime lib&#233;ral qui soit antid&#233;mocratique &lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 748).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;S'il ne s'agit pas pour autant de r&#233;duire l'effort th&#233;orique de Lefort &#224; une simple justification apr&#232;s-coup, de nature strictement instrumentale, on doit cependant le lire &#224; la lumi&#232;re de ses choix politiques fondateurs. De ce point de vue, on peut consid&#233;rer que la tentative de &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;troisi&#232;me voie&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; lefortienne est obtenue par l'alliance entre de tels choix et une subtile d&#233;finition de la d&#233;mocratie, qui les autorise sans s'y r&#233;duire et s'attache &#224; pr&#233;server une th&#233;matique &#233;mancipatrice. En effet, Lefort veille &#224; ne pas ramener la d&#233;mocratie &#224; une simple construction institutionnelle, mais &#224; souligner sa dimension de processus ouvert, jamais stabilis&#233;, toujours dynamis&#233; mais aussi toujours menac&#233; par des revendications sociales qui en exc&#232;dent les avanc&#233;es acquises. Cette conception semble d'abord rapprocher Lefort de ceux qui saluent les mobilisations tout en les red&#233;finissant comme micro-politiques et repensent le pouvoir &#224; l'&#233;cart des enjeux globaux et de la question de l'&#201;tat. Ce n'est cependant pas le cas et Lefort d&#233;veloppe une critique virulente de tout &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;discours qui tend &#224; rendre le pouvoir invisible&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 293), d'une &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;r&#233;volution du concept devenue le rejeton bavard, affairiste, pesant de l'esp&#233;rance de 68&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 289) s'attachant &#224; colmater la &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;br&#232;che&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; pourtant sp&#233;cifiquement politique ouverte par Mai (p. 288) et cela alors que, dans le m&#234;me temps, l'&#201;tat accro&#238;t consid&#233;rablement ses pr&#233;rogatives.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est justement pour contrer cette &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;occultation&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; de la politique, que Lefort d&#233;crit, dans un vocabulaire marxiste curieusement r&#233;surgent, comme &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt; id&#233;ologie bourgeoise&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; tomb&#233;e en &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;d&#233;cr&#233;pitude&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 292), qu'il entreprend reconstruire une th&#233;orie politique, s'affrontant contin&#251;ment au marxisme dans la mesure o&#249; elle a les m&#234;mes ambitions que lui et des buts oppos&#233;s. C'est pr&#233;cis&#233;ment pourquoi il ne saurait &#234;tre de ceux qui d&#233;nient la conflictualit&#233; sociale&#160;: il fait du &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;potentiel de revendication&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 392) la condition m&#234;me de la vie d&#233;mocratique, pour autant que ce potentiel ne se fait porteur d'aucun projet politique, et qu'il s'accommode de la &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;non-homog&#233;n&#233;isation du social&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 400), c'est-&#224;-dire des in&#233;galit&#233;s. Ouvrant la porte &#224; une relative contestation, Lefort sait la refermer devant toute mise en cause d'une r&#233;alit&#233; sociale, r&#233;articul&#233;e marginalement au politique, mais jamais associ&#233;e &#224; la question du travail, de l'organisation de la production et de la r&#233;partition des richesses. En ce sens, la voie est &#233;troite entre des th&#232;ses qui r&#233;affirment la ma&#238;trise possible des hommes sur leur histoire &#233;conomique et sociale (incluant jusqu'&#224; la th&#233;orie de l'auto-institution du social de Castoriadis que Lefort juge rest&#233; trop li&#233; &#224; Marx (p. 259)) et le discours traditionnel de la repr&#233;sentation parlementaire comme &#233;puration des passions et d&#233;l&#233;gation achev&#233;e, loin d'une souverainet&#233; populaire demeur&#233;e formule pieuse et symbole vide.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Face &#224; cette difficult&#233;, la solution lefortienne consiste tr&#232;s habilement &#224; proclamer l'effectivit&#233; du symbolique comme tel et &#224; souligner la signification politique des droits de l'homme&#160;: la reconnaissance de l'apport des luttes ouvri&#232;res &#224; la d&#233;mocratie doit conduire &#224; lire leur histoire propre comme un &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;chapitre de l'histoire des droits de l'homme&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 420). Le peuple &#233;tant par d&#233;finition &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;le p&#244;le du non-pouvoir&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 355), toute accession de celui-ci &#224; la souverainet&#233; effective ne peut qu'engendrer une nouvelle bourgeoisie ou une bureaucratie. Finalement, ce sont avant tout les revendications des minorit&#233;s qui trouvent gr&#226;ce &#224; ses yeux (p. 392), parce que l'universalit&#233; qu'elles d&#233;fendent n'est rien d'autre que celle du droit lui-m&#234;me, au sein d'un cadre politico-social inchang&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La construction d&#233;mocratique, dont Lefort veut maintenir la dimension processuelle, prend ainsi un tour juridique, d'am&#233;nagement du conflit et d'accumulation des droits aux marges de la r&#233;alit&#233; &#233;conomico-sociale. La th&#232;se du vide central de la d&#233;mocratie est une ing&#233;nieuse m&#233;taphore qui, telle la lettre vol&#233;e de Poe, semble d&#233;signer au lecteur un myst&#232;re, une &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;&#233;nigme&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187;, &#224; l'endroit m&#234;me o&#249; se construit un interdit portant sur tout projet de transformation radicale. Un tel projet se voit aussit&#244;t reconduit aux aspirations totalitaires de ceux qui se vouent fanatiquement au fantasme de l'unit&#233; reconstitu&#233;e et de la fusion entre la soci&#233;t&#233; civile et l'&#201;tat. La th&#232;se est d'autant plus centrale qu'elle a valeur d'unique contre-feu conceptuel object&#233; &#224; toute initiative qui irait au-del&#224; du type de contestation sociale qu'organise en France la &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;CFDT&lt;/span&gt;, fer de lance de la construction de cette &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;deuxi&#232;me gauche&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187;. Mais un tel discours, aussi coh&#233;rent et puissamment relay&#233; soit-il, sera finalement et paradoxalement fragilis&#233; par sa victoire m&#234;me&#160;: une fois le &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;totalitarisme&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; devenu un th&#232;me rebattu, une fois surtout que s'est effondr&#233; l'ennemi sovi&#233;tique, que le &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;PC&lt;/span&gt; est entr&#233; en d&#233;clin et alors que le &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;PS&lt;/span&gt; a rompu avec toute perspective de transformation sociale, il appara&#238;t clairement que le lib&#233;ralisme qui l'a emport&#233; n'est gu&#232;re synonyme d'essor d&#233;mocratique. Si Lefort &#233;nonce, d&#232;s le d&#233;but, quelques craintes &#224; cet &#233;gard, ses derni&#232;res interventions se pr&#233;sentent comme des partis pris &#224; la fois clairs et tranch&#233;s, mais d&#233;senchant&#233;s, et qui ont perdu l'allant et l'audace des premiers temps.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De fait, &#224; partir du d&#233;but des ann&#233;es 1990, l'heure n'est plus &#224; la diabolisation de l'ennemi, pas plus qu'elle n'autorise &#224; encenser le vainqueur lib&#233;ral. La dimension conceptuelle de l'analyse faiblit, sans que soit jamais perdus de vue, pourtant, les clivages politiques fondamentaux&#160;: preuve en est le soutien de Claude Lefort &#224; la p&#233;tition lanc&#233;e en novembre 1995 par Esprit, saluant le courage de Nicole Notat qui appuie le plan Jupp&#233; de r&#233;forme de la S&#233;curit&#233; sociale. Dans l'article du Monde publi&#233; peu apr&#232;s, oubliant soudain sa propre apologie des luttes, Lefort conspue le &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;populisme de gauche&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 831), ainsi que l' &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;arch&#233;o-marxisme&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 832), l'aigreur soudaine cachant mal la maigreur th&#233;orique du propos. La p&#233;riode flamboyante de l'antitotalitarisme est close. Reste une &#233;trange d&#233;fense par d&#233;faut d'un lib&#233;ralisme, qui pourrait bien d&#233;g&#233;n&#233;rer, pr&#233;vient Lefort, en une simple &#233;conomie de march&#233; si l'on n'y prend garde, en un &#233;conomisme sans politique, mais qui ne pr&#233;sente cependant pas de si grands dangers, affirme-t-il, puisque l'offensive thatch&#233;rienne elle-m&#234;me n'a quand m&#234;me pas supprim&#233; le droit de vote, et a conserv&#233; &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;le principe m&#234;me&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; de droits sociaux, &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;alors que dans les faits, l'on cherchait &#224; consid&#233;rablement r&#233;duire leur port&#233;e&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 749). Maigre consolation et qui ressemble surtout au pav&#233; de l'ours, d&#232;s lors que le droit se trouve de nouveau &#233;cartel&#233; entre principes et faits, ce que toute la th&#233;orisation ant&#233;rieure visait &#224; conjurer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au total et &#224; lire ces derniers textes, l'&#233;l&#233;gante th&#233;orie du &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;lieu vide&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; se r&#233;v&#232;le hant&#233;e par la conception lib&#233;rale la plus traditionnelle de la repr&#233;sentation parlementaire, qui vante la &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;comp&#233;tition r&#233;gl&#233;e&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 465) des gouvernants, le respect des &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;droits des minorit&#233;s&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 465), l'action politique du peuple ramen&#233;e au pouvoir &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;d'appr&#233;cier le jeu des acteurs&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; et de concevoir &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt; l'intrigue de la politique &lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 618), l'imp&#233;rieuse n&#233;cessit&#233; du &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;libre-&#233;change et de la libre entreprise&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 781), les relents de &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;servitude volontaire&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; de la th&#233;matique du &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;tous unis&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (p. 902) et, pour couronner le tout, la r&#233;v&#233;rence oblig&#233;e &#224; Tocqueville, Guizot et Constant, qui &#171;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&lt;i&gt;ouvrent la voie &#224; une th&#233;orie de la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; sans toujours l'admettre (p. 752), ultimes remparts th&#233;oriques oppos&#233;s &#224; la marchandisation sans frein. Entre capitalisme sauvage et d&#233;mocratie sauvage, Lefort aura sans cesse cherch&#233; &#224; dessiner une troisi&#232;me option coh&#233;rente, tant th&#233;oriquement que politiquement, fond&#233;e sur le clivage entre d&#233;mocratie et totalitarisme et rejetant toute alternative au capitalisme. Mais, plus que la disparition de l'&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;URSS&lt;/span&gt;, c'est d'abord la crise de la social-d&#233;mocratie elle-m&#234;me, ainsi que la permanence des luttes sociales et la remont&#233;e d'un courant antilib&#233;ral, qui reconduisent un tel itin&#233;raire th&#233;orique &#224; sa question premi&#232;re&#160;: comment penser la d&#233;mocratie comme construction jamais achev&#233;e et en activer ou en r&#233;activer le processus&lt;small class=&#034;fine&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Et c'est justement l'urgence pr&#233;sente d'une quelle question qui donne tout son sens &#224; la publication de ce volume et &#224; sa lecture.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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